vendredi 14 novembre 2025

Passage à l'école du Savoir

UNIVERSITE DU QUEBEC A RIMOUSKI

Phileas Fogg  Le personnage ESSAI LIT - 394 - 87  Littérature jeunesse 

Yves-Patrick Beaulieu Hiver 1994


            ESSAI SUR LE PERSONNAGE DE PHILEAS FOGG

 

     L'auteur, Jules Vernes, a voulu que le héros de son roman

« Le tour du monde en quatre-vingts jours » soit un Anglais. Pourquoi? Peut-être est-ce parce que son voisin insulaire le fascinait... J'ai la nette impression qu'il a démesurément grossi son personna­ge, cela afin de mieux nous faire apprécier les différents éléments de son attraction.

 

Nous connaissons tous ce trait distinctif du britannique ayant l'habitude d'une bonne tasse de thé fumante, cette attitude apparem­ment froide qu'il a envers son prochain et à plus forte raison envers un étranger. Je crois que l'écrivain, en mettant l'emphase sur le comportement singulier du héros, était motivé par le souci de bien cacher le dénouement de son histoire. Et qu'il y parvient justement sans trop de peine. Phileas Fogg, plus proche d'une machine que d'un humain, surprend lorsqu'il avoue son amour à madame Aouda, la jeune veuve indienne. Il aime? Oui. Vernes s'est évertué à nous montrer un être se voulant insensible à toutes les circons­tances, pour ensuite nous révéler que son personnage était-on ne plus humain. De son histoire, je retiens cette leçon: « ne te fie jamais aux apparen­ces. »

     Dans un tout autre ordre d'idée, il étonne quand on pense à sa perfection lorsqu'il commet l'erreur monumentale de ne pas prévoir que son voyage effectué vers l'est, vers le soleil, raccourcira son périple d'une journée entière. Qui donc est Phileas Fogg? Un personnage au physique agréable ( la réaction des femmes à la parution de sa photographie dans les quotidiens anglais le prouve amplement ). Le personnage est un homme sans parents ni amis. Nanti d'une fortune s'évaluant à plusieurs milliers de livres, c'est un gentle­man qui évolue dans les hautes sphères de la société londonienne. S'il possède une demeure emménagée avec discrétion, de façon sommaire, il aime s'entourer de beaux objets. L'exemple des accessoi­res servant à ses repas reflète bien ce goût pour la beauté.  

     Peu communicatif, il intrigue, d'où cette impression de mystère entourant sa personne. Doué d'un sens logique très développé, il y a peu de place pour l'étalage de sentiments. 

Il semble avoir un regard éteint sur son environnement. Cela est peut-être dû au fait qu'il a soit beaucoup voyagé ( la résultante étant que plus rien dorénavant ne le surprend ), où simplement parce qu'il a lu de nombreux ouvrages au fil de sa vie. L'isolement dans lequel il se plonge à chaque étape de son voyage suggère de telles hypothè­ses.

Ses courtes apparitions en public sont justifiées en grande partie par le jeu. En effet, le jeu représente à ses yeux une lutte contre une difficulté et on peut croire que c'est ce qui l'attire hors de ses retranchements. Lorsqu'il accepte le pari d'effectuer un voyage autour du monde en quatre-vingt jours, il y a là un défi à la hauteur de ses capacités intellectuelles. Ainsi, il admire la taille de la difficulté et anticipe les obstacles à venir. D'autre part, l'air de supériorité que l'on semble dénoté tout au long de la lecture de son voyage est certainement dû au fait suivant: le citoyen britannique est légataire d'une histoire riche en conquê­tes. L'Anglais, moulé par cette réalité, présente une attitude qui lui est propre. Enclin à considérer les situations d'un point d'un vue dominant, Phileas Fogg gardera toujours un sang-froid exem­plaire devant l'imprévu et le danger. Aimant les difficultés, il se porte volontiers à leur rencontre, afin de mieux les surmonter.

 

D'une nature obstinée et menée par un besoin d'exactitude poussé à l'extrême, allant parfois jusqu'à la démesure, il mettra tout en oeuvre pour accéder à ses fins; c'est un peu pourquoi il est d'une belle bravoure lorsque la conjoncture l'exige. 

Prêt à tout, il n'hésite pas à utiliser de psychologie afin de rejoindre son but. Sa dernière aventure - la traversée vers Liverpool - démontre bien jusqu'où peut aller sa volonté. A ce moment, il déploie une bonne humeur communicative et dévoile subitement son expérience en tant que marin.

     Oui, l'homme est humain malgré toutes les apparences. Je n'ai eu aucun problème à m'identifier au héros de Vernes: être un héros ne me répugne guère et réaliser un tour du monde fantasti­que comme celui qu'il m'a fait vivre me plairait beaucoup. Qui ne rêve pas d'accomplir un jour pareil exploit? Le person­nage de Vernes a su amplifier mon goût de la complication. Par ses agisse­ments, Fogg  démontre que tout obstacle peut être franchi si on en fait le souhait; que toute idée est possible même si elle paraît saugrenue aux yeux d'autrui et enfin, que tout cela peut se faire dans le respect des bonnes manières.

 

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UNIVERSITE DU QUEBEC A RIMOUSKI

Vendredi ou la vie sauvage    HYPERTEXTE   LIT - 394 - 87  Littérature jeunesse

Hiver 1994   Yves-Patrick Beaulieu


     Les petites fourmis avaient bien travaillé. Il ne restait plus rien des longs poils blancs et bruns, de la barbe et de la chair. Même l'intérieur de la tête avait été parfaitement nettoyé. Cela avait été l'affaire de quelques jours; pourtant on aurait crû à un ossement vieux de plus de vingt ans. Vraiment, les fourmis étaient d'excellente ouvrières! Vendredi s'avança doucement, de manière à ne pas dérangé les insectes. Apercevant un bâton sur le sol, il eut l'idée de récupérer le crâne avec ce dernier, ainsi il n'aurait pas à redouter la morsure des fourmis. Il tendit le bâton puis d'un geste habile, retira la tête d'Andoar de la fourmilière. Le sourire aux lèvres, il rejoignit bientôt Robinson sur la plage. « Robinson! Robinson, regarde ce que j'ai! » Il brandissait à bout de bras le superbe crâne blanc surmonté de ses deux magnifiques cornes noires.

     Robinson s'était retourné vivement, surpris par la voix excitée de son compagnon. Il ne reconnut pas tout de suite la tête d'Andoar, ayant remis le souvenir du combat et la chute mortelle du bouc au fond de sa conscien­ce. « Qu'est-ce que c'est que ça? » demanda-t-il, choqué de voir Vendredi surgir avec une chose aussi immonde entre ses mains. « Tu ne la reconnais pas? C'est la tête du roi des boucs, la tête d'Andoar le magnifique! »

« Ah oui?

- Oui.

- On ne dirait pas: le crâne est si propre... »

Oubliant sa répugnance naturelle, il saisit le trophé et se mit inconscie­memt à le caresser. Le crâne étincellait sous les chauds rayons du soleil. Vendredi ajouta: « Tu vas voir, il va chanter! »

Robinson faillit lâché la tête du bouc sur le sable.

     La surprise puis le doute s'étaient installés sur ses traits.

 « Impossible! » s'écria-t-il, s'empressant de remettre le crâne à Vendredi. Mais celui-ci déjà, s'éloignait, apparemment en quête de quelque chose en guise de réponse.

 Il revint auprès de Robinson quinze minutes plus tard, munis de plusieurs petites pièces de bois et d'un sac qui étrangement épousait la forme des boyaux d'une bête. L'estomac d'Andoar! Répri­mant une envie irrésistible de questionner, il confia le crâne à Vendredi et observa son ami se mettre au travail. Il ne lui fallû pas longtemps pour comprendre ce dont il s'agissait: Vendredi fabri­quait tout simplement une harpe, une harpe éoliène!

 Dans sa jeunesse, dans la boutique du libraire de York, il lui était arrivé de parcourir les pages d'un livre immense traitant de tous les instruments de musique. Il avait été fasciné par les instrument à corde depuis sa tendre enfance et son attention alors, avait été retenue par plusieurs planches de dessins représentant des harpes.  L'instrument que fabriquait Vendredi fonctionnait grâce au vent. Le vent soufflait sur ses cordes et une musique se produisait aussitôt.

 C'était magique à entendre!

      La harpe trouva place dans les branches d'un cyprès mort qui dressait sa maigre silhouette au milieu des rochers, en un endroit exposé à toute la rose des vents.

 

*

     Ce texte est un hypertexte dans ce sens où des modifications ont été apportées à l'hypotexte, dans ce cas-ci Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier. Les pages 134 et 135 ont servi à l'élabo­ration du texte précédent.

 Dans la première partie, une réflexion fut amenée, il s'agit d'une expansion:... Cela avait été l'affaire de... Puis, une analepse situe l'hypotexte sur un autre angle: Apercevant un bâton... La réminescence concernant le libraire de York est une transposi­tion de type hétérodiégétique. Il y aussi augmentation dans l'ap­port d'une crainte chez le personnage (la morsure des fourmis).

Une transmodalisation intramodale s'effectue à la fin du premier paragraphe car le rythme ralenti avec le dialogue des personnages. Je tente ici de provoquer un phénomène de transvocalisation car je me rends compte que Tournier a largement dévocaliser l'hypotexte de De Foe.

 De plus, une transposi­tion diégétique s'opère puisque l'histoire se transporte sur la plage. J'amplifie lorsque j'aborde l'aversion de Robinson envers les choses ou objets qui sont d'origines douteuses. Son amour pour la propreté se veut, dans mon texte, un phénomène d'augmentation. Par contre, j'ai voulu respecté les signes se référant à l'identité des personnages et ainsi, créé une transposi­tion homodié­gétique.

J'ai procédé à l'amputation de quelques courts passages. L'émondage se fait dans l'explication de la fabrication de l'intrument et j'ai pratiqué une excision en référence à l'aile de vautour.


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BYE BYE CHAPERON ROUGE   LITTERATURE DE JEUNESSE   LIT - 394 - 87

 Yves-Patrick Beaulieu  HIVER 1994


Bye bye Chaperon Rouge 

     Cette dissertation s'oriente vers la première hypothèse de travail. On tentera de répondre à deux questions concernant l'hypertexte de Julien. Y a-t-il équilibre au plan de l'oscillation des transpositions et l'adaptation est-elle clairement établie? A première vue, il semble que c'est « oui » pour l'ensemble...  

     L'écrivaine, en plus de procéder à la méthode de la réduction,  amplifie plusieurs scènes ayant un lien direct avec l'hypotexte. Ainsi, l'intime complicité entre le petit chaperon rouge et ses grands-mères, le conflit sévissant entre Louise et sa mère pour ne citer que quelques exemples.

Relativement à l'hypotexte de Perreault qui, selon Bettelheim, ne laisse pas de marge à l'imagination des enfants, le conte de Viviane Julien se veut largement accessible à leurs facultés intellectuelles. Il rejoint l'écolier contemporain et stimule son imaginaire à l'aide de la magie - l'arbre -, les dons de prescience et de télépathie de l'arrière grand-mère, la parole intelligente mais hypocrite du loup. L'adhésion complète de l'enfant pour le récit s'opère avec l'idée merveilleuse que Fanny n'a pas à s'user les fesses sur les bancs d'une école; la plupart des enfants d'âge scolaire aimeraient bien, à ce stade de vie, faire de même. Le langage ainsi que le ton du récit est de l'ordre du familier. A titre d'exemple, le personnage principal porte le prénom de Fanny; actuellement, beaucoup d'enfants ont des prénoms dont l'origine est anglophone.

La mère de Fanny reflète bien la femme d'aujourd'hui, occupant un emploi à temps plein et de surplus, vivant une situation monoparentale.

 Il y a une oscillation entre les transpositions homodiégétique et hétérodiégétique. L'auteur a mimé le cadre de l'hypotexte. D'un autre côté, elle a modifié la situation sociale du petit chaperon rouge et puis l'histoire se déroule un moment donné dans une ville (cette dernière est une variante marquée si on la compare aux au-tres versions).

En gardant la forêt dans son récit ainsi que l'action du loup dévorant grand-mères et enfant, Julien maintient le cadre de l'hypotexte. Elle modernise l'histoire puis sauve l'équilibre du conte en respectant le fil conducteur de l'hypotexte. Une trans-modalisation intramodale s'effectue dans l'hypertexte de Julien. C'est au niveau de l'évolution linéaire que cela se produit; ici, on accorde plus de place au personnage central, le rythme est ralenti à son profit. Notons les passages où la fillette et le loup se rencontrent près de l'arbre magique, le contact qu'elle a avec Nicolas... D'autre part, la transmotivation est évidente. Dans Bye bye Chaperon Rouge, Fanny vit intensément l'absence d'un père. On pourrait croire que l'arbre magique est tout simplement le miroir de sa conscience, les fleurs joueraient le rôle de montrer le sujet de préoccupation de la fillette.

Celle-ci désire tellement un père que le mystérieux inconnu de la forêt, celui qui sans cesse la sauve (l'ornithologue), devient la réalisation de ses désirs les plus secrets.

 

     Le récit de Julien, tout comme les précédents, se fixe dans l'actualité et relate un problème lié au vécu de l'enfance. Dans le cas qui nous intéresse, la problématique se situe au plan de la solitude d'une fillette subissant l'éclatement de la cellule familiale. La thématique est abordée de front et l'auteur indique des pistes de réflexion qui sont susceptibles d'amener l'enfant à mieux gérer sa compréhension du phénomène de l'abandon d'un proche parent.

En somme, l'adaptation de Bye bye chaperon rouge est clairement établie et mérite sa place dans l'univers des enfants...

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LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE   LITTERATURE DE JEUNESSE  LIT - 394 - 87

 Par Yves-Patrick Beaulieu  HIVER 1994


                  LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE

     Comme toutes les aventures du célèbre reporter Tintin, l'his­toire Les bijoux de la Castafiore, écrite pour la jeunesse, semble relater une aventure assez simpliste.

Mais après analyse, ce n'est pas le cas. L'explication s'impose, trois pistes de réflexion seront donc communiquées: l'une portera sur les éléments informa­tifs du récit; la deuxième s'étalera sur la psychologie transparais­sant à travers les dialogues de la Casta­fiore et la dernière, sur les moyens de communi­cation utilisés à l'inté­rieur de la bande dessinée.

      Au sein de chacune des aventures de Tintin, on retrouve toujours des éléments informatifs sur des sujets se révélant souvent inconnus aux yeux d'un jeune lecteur. Par exemple, dans le récit qui nous intéresse, le lecteur apprend des termes relatifs au domaine de la télévision. Hergé expliquera avec force détails le fonctionnement d'une émission de télévision en différé. Quatre pages entières du livre seront réservées à cet effet...

      Dans cet épisode, tout se déroule à Moulinsart, lieu de résidence du capitaine Haddock. Pourquoi?

Plusieurs des aventures de Tintin se développent hors de la France. Peut-être ceci explique-t-il l'intérêt de la jeunesse pour ce type de bande dessinée: les voyages. Ces derniers forment l'esprit, dit-on. Hergé, en plus de fournir à l'imagination des images nouvelles (de pays loin­tains, de coutumes et de moeurs autres, etc. ) pleines d'éléments informatifs, ajoute des intri­gues intelligentes assorties de gags divers ( jeux de mots, chutes, etc. ), la résultante étant cet énorme succès qu'il connaît encore auprès des jeunes. Somme toute, pour revenir à la question posée plus haut, l'auteur désirait probablement fixé le récit en un lieu unique, restreint, parce qu'il voulait s'attar­der à un personnage en particulier.

Ainsi, à partir de l'arrivée des Romanichels sur la propriété du capitaine jusqu'à la fuite du photographe du maga­zine Tempo Di Roma, tout est axé sur le dévoilement de la personnalité de la  Castafiore. Différentes facettes de son tempérament sont révélées: cette crainte folle qu'entre­tient la canta­trice de perdre ses bijoux ( matéria­lisme ) et le fait qu'elle ne veut absolu­ment pas voir les médias, alors qu'en vérité cette attitude cache un ardent désir d'être re­connue ( l'égocentrisme ), attestent d'un caractère commun. L'auteur augmente, page après page, l'impact négatif du vol des bijoux en indiquant l'importance de ces derniers pour son per­sonna­ge. Le poids émotif qui accompagne ces pierres, gagne au fur et à mesure du déroulement des dialogues. Et c'est ainsi que lentement mais sûrement, l'auteur fait grimper la tension dramati­que jusqu'à la scène du vol. C'est aussi à ce moment que la véritable intrigue débutera, se nouera et se dénouera. Les fameux bijoux ne disparaî­tront réelle­ment qu'à la page 43 du livre. Pas avant...

A titre d'informa­tion, on notera que l'auteur du vol de l'émeraude: une pie, même si on ne l'apprend que dans les dernières pages, apparaît dès la première vignette de la bande dessinée.

     Passons maintenant à la dernière partie de ce travail. Les moyens de communication employés dans la bande dessinée sont peu nombreux. Afin de souligner la souffrance, le dessinateur utilise surtout des étoiles de différentes couleurs. La colère sera exprimée par des éclairs.

Les animaux parlent; en ce qui concerne le perroquet, ce fait est un peu plus concevable. Une portée musicale servira à annoncer le chant de la Castafiore ainsi que l'occupation du pianiste Wagner. Afin de présenter l'humeur intérieure des personnages, des bulles indépendantes seront employées régulièrement. Pour marquer la surprise, points d'interrogations et d'exclamations entourées d'étoiles seront dessinés tandis que la colère elle, sera démontrée par une tête de mort, un revolver, un éclair, un couteau, une bouteille de poison et même un oiseau déplumé ( p.10., troisième bande.). Lorsqu'il s'agira de montrer un monologue en provenance d'une source extérieure et quand il s'agira de donner des indica­tions de temps, des encarts jaunes seront placés. Les cris sont signifiés par des bulles éclatées et les bruits, en général, se démarquent des bulles de dialogues. La lettre, le télégramme, le magazine, le téléphone et la télévision constituent d'autres moyens de communi­cation.

                          

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Cassiopée et François Gougeon   Essai  LITTERATURE DE JEUNESSE  LIT - 394 - 87                 HIVER 1994 Yves Patrick Beaulie

        Ça faisait deux jours que la pluie tombait sur Sainte-Angèle quand je me suis enfin décidé à sortir de la maison. C'est simple, il n'y avait rien à la télévision depuis le matin et quand j'ai refermé la porte sur moi, le reste de la famille était à se riveté les yeux au jeu de Monopoly. Un beau samedi, en somme. Le genre de samedi qu'on appréhende lorsque les choses ne vont plus dans la vie amoureu­se. Anik et moi, on ne se voit plus que pour les formali­tés. On prépare notre séparation, comme elle dit. 

            Tout a commencé quand on je lui ai avoué que j'en pinçais pour une fille de l'équipe d'improvisa­tion, dimanche dernier. La fille en question est arrivée depuis peu, dans le village. Je l'aime bien. Moi, ce qui m'a tout de suite attiré en elle, c'est son sens de la répartie. Elle est capable de vous plaquer une réplique le temps de cligner de l'oeil; une vraie panthère blonde dans l'arène de l'impro.

            Anik avait le visage légèrement teinté de rouge et la voix très calme, le jour où elle m'a fait sa grande déclaration de l'année. Elle m'a regardé dans le blanc des yeux et puis, le plus innocem­ment du monde, avec des yeux d'épagneul, elle m'a annoncé qu'elle était sorti quelques fois avec Luc, ces derniers temps. Mon meilleur ami, Luc Robert! Le gars qui m'a appris l'art de me fermer la gueule sur une moto!

            Sur le champ, j'ai été tellement surpris que je suis demeuré la bouche ouverte comme deux portes de granges au vent.

On s'est regardé, j'ai repris mes esprits, on s'est serré la main amicale­ment puis on s'est quitté devant le cinéma. Ainsi était survenu la fin d'un premier grand amour qui avait duré six mois, neuf jours et un avant-midi complet. Je ne me plains pas, ça va bien quand même. Bref, me voilà en train de faire des ploufs dans l'eau, la tête baissée presque à toucher du front le ciment du trottoir, quand j'entends une voix derrière moi: « François! »

       Oui, j'ai perdu mon surnom; on ne m'appelle plus Woody mainte­nant. C'est fou ce que l'improvisation peut faire d'effet sur les gens: relation de cause à effet, sûrement. Je me suis arrêté dans mes pas, un pied dans une flaque, l'autre à côté. J'ai levé la tête et là, devant moi, en chair et en imperméa­ble, Cassiopée, la fille qui sait que j'en pince pour elle mais qui, depuis toujours, évite de me le montrer. Probablement, à cause de la protubérance qui accompagne mon visage partout où je vais.

     Cette fois-ci, par contre, elle semble avoir oublié mon nez. Je sors mon sourire commercial et d'un ton qui en dit long sur mon expérience chevron­née de comédien:

 - Ouu... ouais. Une belle journée pour se rencontrer, s'pas?

Ma personnification d'Humphrey Bogart semble l'avoir ébranlée. Je poursuis sur ma lancée:

- On danse?

           *

            S'il y en avait un que je ne désirais surtout pas voir, c'est bien François Gougeon. J'ai cette nette impression qu'il ne me hait pas du tout, celui-là. C'est vrai qu'il s'en tire bien contre les autres équipes de la ligue; et à dire toute la vérité, nous deux réuni dans un match, c'est généralement pas long à venir, une victoire. Mais au­jourd'hui, vraiment, ça ne me tente pas de converser, ne serait-ce qu'une minute, dans le style " intello ".  Il n'y avait que Marek pour bien parler... Et il savait vous regarder, lui. Enfin, faut remarquer qu'il y a des journées comme ça, où il faut savoir prendre les choses comme elles viennent; en tous les cas, c'est ce qu'aurait affirmé Andrzej. Mais là, à cet instant, et en pleine pluie en plus! A bien y regarder, c'est Fred Astaire tout craché, mais le nez en moins.

 « Hé? Cass! Je te demande une danse. Tu ne veux pas dansé? »

Il y en a qui ont le don de plaire! je n'ai qu'à dire son prénom pour qu'il se donne la permission de faire son numéro du Don Juan accompli. Pauvre lui! 

« Sois sérieux une seconde, François, tu veux? Faut que je te parle.

- Si c'est ce que vous voulez, ma Dame. Si c'est ce que votre coeur désire...

Je me demande quand il va sortir son pied de l'eau et qu'est-ce que je pourrais bien lui dire d'intelligent.

« Il faut que je te dise, au sujet du match qui s'en vient, c'est...

 - Ce soir, je le sais. Tu m'apprends rien, Cass! »

Tout compte fait, je me sentirais mieux devant Marek. Au moins, lui, il avait la politesse d'écouter. Est-ce que ma fleur   séchée est toujours dans mon sac? Je vérifierai tout à l'heure.

 - C'est pas possible... je ne pourrai pas y être ce soir. Tu peux faire le message aux autres? 

 « Elle parle de la joute de ce soir! » me suis-je dit, inté­rieu­rement. Elle me regarde comme si subitement, j'étais devenu son sauveur. Mais est-ce qu'elle m'aime vraiment? Ah, si tu savais ce que je ressens à ton égard, femme de mes rêves.

Ce léger pincement de lèvres, elle baisse les yeux... Serait-ce qu'elle n'éprouve pas les mêmes sentiments que moi? Si c'est ça, c'est pas une première, c'est certain! Envoie, raisin, sois courageux. T'es plus timide: demande-lui donc!

 - Es-tu malade? »

  

                                                                      *  *  *

     

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 L'ETRANGER de Albert Camus  CRITIQUE

 Par Yves-Patrick Beaulieu  FRN-140-87 Stylistique appliquée

 

                      Le 22 septembre 1993

       L'Etranger

     Albert Camus n'est plus de notre temps... Dommage car il aurait été intéressant pour l'auteur de ce texte, de rencontrer l'homme derrière la plume. A la lecture de son roman l'Etranger[1], deux pensées vien­nent à l'esprit: l'une concerne l'indifférence et la seconde, l'admiration.

      S'il avait voulu choisir un titre plus approprié encore que celui auquel il s'était alors résolu, monsieur Camus aurait pu titrer son livre: L'Indifférent. En effet, le personnage princi­pal, Meursault, est un être dont l'insensibilité conduit à une telle conclusion. La mort de sa mère puis l'enterrement, le meurtre de l'Arabe et même sa propre condamnation au cours des derniers chapi­tres, le laissent imperturba­ble. On croirait qu'il s'agit d'un automate qui a le pouvoir d'analyser tout ce qu'il voit mais qui, incapable de réagir avec émotivité, ne s'occupe que de constater les faits l'entourant. Il ne serait qu'une machine n'ayant pas été programmée (parce que c'est impossi­ble) pour accomplir pareil exploit.

     C'est un être dépourvu de senti­ments pour qui la vie n'est qu'un passage vide, dénué de sens. Il n'a pas cette capacité de dire qu'ont la plupart des humains lors­qu'ils font face à des événe­ments péni­bles et diffi­ciles à surmonter. Il ne possède que son détachement morbide. Et cela choque. Si bien que l'on fini par détester le personnage. E­tait-ce là l'intention de l'auteur?

      Si tel est le cas, sa réussite est complète!

     La seconde pensée vient de ce que la lecture de chacune des pages de son roman s'est avérée pleinement satisfaisante. Pénétré d'admiration, découvrant les scènes une à une, le lecteur ne peut un seul instant, contempler l'idée de rivaliser avec une telle écriture. La facilité de l'écrivain donne vraiment à penser pour qui désire se livrer au travail de la rédaction. Ecrire d'une manière aussi succincte, d'une façon si adroite, soulève des questions chez celui qui voudrait éventuelllement aborder le style romanesque. Tout simplement parce que, derrière ces mots, se cache une véritable maîtrise de la langue française. Et puis, faire face à un génie n'est pas facile... On se dandine sur le bout des fesses, mal à l'aise sous sa vision. On voudrait en même temps, ne pas avoir à regarder les lignes défilant sous nos yeux car elles menacent, ébranlent les convictions intimes. Comment écrire lorsque les grands maîtres nous font réaliser notre petitesse, à la seule force de leurs mots? Le doute s'installe peu à peu et la résolution d'apposer des mots sur une feuille blanche devient vite incertaine!

      Pourtant, devant l'oeuvre, on réalise aussi qu'il nous sera possible un jour, d'esquisser un début de splendeur. Car, c'est à force de persévérance, d'études que l'on peut arriver à dompter ce qui nous fait peur, c'est à dire dans ce cas précis, l'écri­ture littéraire. Bien sûr, il y a l'intuition, l'importance des messages à communiquer, mais il y a surtout la lecture des grands classiques tel l'Etranger pour nous aider à concevoir ce rêve...



    [1]Camus Albert (1957). "L'Etranger". Editions Gallimard.


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UNIVERSITE DU QUEBEC A RIMOUSKI

 L'EXILE  DESCRIPTION  FRN-140-87  Stylistique appliquée

Par Yves-Patrick Beaulieu  

 

Le 10 novembre 1993


 L'EXILE

 Au pied des collines Kékéko, à moins d'une dizaine de kilo­mè­tres à l'ouest de Rouyn-Noranda, le lac Beauchastel, paisi­ble, se recou-vrait de brume. C'est au sein de cette nature à moitié sauvage que Bertrand Lange­lier, quelques années plus tôt, avait choisi d'éri­ger sa demeure et d'y vivre tranquillement sa retrai­te. Il était assis sur les marches de son chalet et regar­dait l'étendue liquide d'un oeil dis­trait. Habillé d'une chemise à carreaux rouges et noirs ainsi que d'un pantalon de toile brune, il ressemblait aux bûche­rons du temps de la coloni­sation; seuls manquaient les souliers de boeuf. C'était un beau vieillard, son visage au menton carré don-nait l'im­pres­sion d'un passé dépouillé de problè­mes. Il avait un front haut et dégagé qui reposait sur des sourcils épais et brous-sail­leux. Sous ces derniers, des yeux vifs et noirs fixaient à présent un rouge-gorge s'évertuant à arracher un ver venu trop près de la surface terrestre. L'homme extirpa de la poche de sa chemise une pipe taillée dans le merisier, il la caressa longuement du regard puis se décida enfin à poser la flamme de son Zippo au-dessus du fourneau. Des bouffées de fumée se propa­gèrent bientôt dans l'air frais du ma­tin pour s'élever lentement vers les cieux bleutés. Bertrand Langelier était heureux d'être dans cette forêt; cons­cient d'être gâté par la vie, il appréciait ses derniers jours à leur juste valeur. Mais le passé n'a­vait pas toujours été aussi doux pour lui. Jadis, dans sa jeunesse, il avait eu à faire face à la guerre. En 1945, il s'était re­trouvé de l'autre côté de l'océan et, sur une plage de galets en Normandie, il avait vu ses compa­gnons d'armes se faire déchi­queter par les balles ennemies. Loin d'être préparé à un tel carnage, il avait survécu de justesse aux plages de Dieppe. Il avait été impuis­sant devant cette réalité. Toujours, il se sou­vien­drait de la violence meur­triè­re, de cette cruauté dont seul l'homme peut être capable, et de la fragi­lité de l'exis­ten­ce... 

 Après la guerre, dans le petit village de St-Romuald, près de la grande ville de Québec, il avait trouvé le bonheur auprès de Jean-ne. Il l'avait rencontré peu avant le transfert de son régiment en Angle­terre. Elle l'avait atten­due. Un mariage simple avait eu lieu et un enfant peu après, était né. Peu à peu, ils avaient tous deux enfouis les restes de cette guerre au fond de leurs conscien­ces. Il avait enfin repris goût à la vie. Puis, un jour, un drame était ve-nu modifié le cours de son existence: la maladie frappa Jeanne et elle fut emportée aux cieux. « Jeanne, ma douce amie, pourquoi m'a tu quitter? » avait-il long­temps pensé à la suite du décès de sa femme. Mais la présence de David l'avait poussé à conti­nuer sa lut-te pour la vie. Avec le temps, il avait fini par repousser la dou-leur de sa perte au fond de sa mémoire. David, le petit gars de huit ans, était parvenu à lui insuffler le désir de se rele­ver. Peu après, ils avaient quitté la ville de St-Romuald et s'étaient exi-lés dans cette région éloi­gnée des grands centres urbains.

D'un geste machinal, il écarta une mèche de cheveux grison­nants puis se leva. Il avisa le quai où l'atten­dait son canöe, s'y rendit et vérifia, scrupuleux, son attirail de pêche. Il s'aper­çut qu'il avait oublié d'apporter les ap­pâts. Ces pertes de mémoire occasion­nelles l'énervaient au plus haut point. Aussi, est-ce avec une pa-tience mesurée qu'il se releva et remonta le sentier sablonneux menant au chalet. A mi-chemin, il dut s'ap­puyer contre un cèdre pour reprendre son souffle. Peu à peu, sa respiration redevint normale. Il se souvint d'une époque où il pouvait encore gravir ce sentier en trois ou quatre enjambées sans pour cela ralentir et de ces jours où aisément, il avait pu nager jusqu'à la pointe d'en face. Il était jeune et fougueux alors, plein d'une énergie qui ne deman­dait qu'à se voir dépenser... A présent, il devait s'arrêter à tout bout de champ. Surtout pas question de plonger tête pre­mière au bout du quai! Cela lui manquait, mais il s'était avec les an-nées, rési­gné. Enfin reposé, il franchit les derniers mètres le sépa­rant de son but. Il pénétra dans la maison de bois rond tout en prenant au passage son chapeau de paille resté accroché au mur de la véran-da, non loin de la porte. Quelques instants plus tard, il ressor­tait les bras chargés d'un havresac rempli à ras bord de vic-tuail­les. Le sourire aux lèvres, il revint au canöe, s'y installa puis l'éloigna du quai d'un bras vigoureux. L'embarcation glissa sur la surface miroitante du lac désormais exempt de brume. Un huard déchira l'air de sa plainte solitaire puis la nature redevint silencieuse. Le vieil homme fit entrer délica­tement sa pagaie dans le reflet du ciel afin de garder la magie de ce matin d'automne. Le canoë propulsé momentané­ment, re­leva la tête et retomba doucement sur les eaux souverai­nes. Un second coup de pa­gaie, cette fois un peu plus puissant, le fit bifurquer sur la gauche, en direction de l'île aux Esturgeons. Un banc de doré reposait de temps à autre dans ses parages. S'il lui arrivait parfois de ne pas trouver le poisson à cet endroit, il le trouvait alors à l'arrière de l'île, dans la Baie des prospec­teurs, là où l'eau était plus chaude parce que moins profonde.

 L'automne se prêtait bien à ce genre d'expédi­tion car le poisson profitait des derniers instants de chaleur pour se réchauffer, le ventre tourné vers le soleil...ventre tourné vers le soleil...


*  *  *

UNIVERSITE DU QUEBEC A RIMOUSKI

Travail de rédaction  Consigne 1  FRN - 110 - 87  Difficultés de la langue française I

Automne 1993   Yves-Patrick Beaulieu

 La porte était ouverte...

     La porte était ouverte. Par l'embrasure, on pouvait voir la mer... calme en ce matin d'octobre. Hier, déchaînée, elle avait rompue avec la placidité du ciel. Sans reproches, la coupole cé­leste avait continué à la narguer de sa tranquillité apparen­te. Aujourd'hui, comme essoufflée, l'é­tendue d'eau se reposait. Elle était belle la mer, avec ses goélands argentés voltigeant au-dessus de sa limpi­dité, avec ses cormorans piquetant sans cesse son miroir liquide, accompagnés d'une multi­tude de petites bar­ques noires tâchetant sa surface en quête de trésors sous-marins.

     Les barges semblaient flotter, elles étaient éparpillées le long du littoral dans un étalement similaire aux pointes acérées d'une toile d'araignée. Ainsi disséminées, elles semblaient représenté un gigantesque piège. Les oiseaux dans cet ensem­ble, deve­naient des insectes qui essayaient par tous les moyens de se libérer de son emprise. Mais la ressemblance cessait dès qu'on s'attardait aux pêcheurs dont les barques se trouvaient plus près de la côte; ceux-ci, à la lumière d'un soleil automnal, s'occu­paient à retirer de la mer des cages de bois, nullement soucieux des volatiles piaillant à tout va autour d'eux. Ils vaquaient, consciencieux, aux tâches accomplies jadis par les ancêtres. Pas uns n'était à ne rien faire: tous bougeaient. On aurait voulu être avec eux et comme eux, avoir le sourire aux lèvres, à pêcher le homard, à vider les entrailles de chacune des cages.

Pourtant, pour ce faire, il aurait fallu posséder cette dextérité légendaire qui faisait que chez ces hommes la pêche était agréa­ble, qu'il fasse beau ou mauvais, en toute saison. Devant cette réflexion, on devenait moins volontaire et plus enclin à demeurer sur place. Car la réalité toute autre nous dictait la voie à suivre... Elle enjoignait à rester sagement au seuil de cette porte entrou­verte et elle nous incitait doucement à oublier l'inex­périence ron­geant nos sens. C'est ainsi qu'une autre vision apparaissait dans notre esprit. A l'idée de ces visages resplen­dissant de bonheur, une image pittoresque se profilait, donnant aux pêcheurs une seconde envergure. Du haut de l'Histoire, ceux-ci se dressaient fiers et souriants, comblés par la richesse de la mer.

     Naguère, ils avaient eu faim, ils n'avaient pas su la bonté de l'océan. Puis, ils avaient appris à connaître ses secrets. Ils avaient pu vivre paisiblement, à l'abri de la souffrance. Mais à leur tour, ils s'étaient faits exploiter; pendant des années, des marchands étrangers leur avait rendu la vie difficile. Un jour, ils en avaient eu assez, ils s'étaient regroupés afin de s'arra­cher au joug injurieux des maîtres puis enfin, avaient recouvrer le sourire. Le Gaspésien d'aujourd'hui ne blâmait pas l'étranger puisque ce dernier, par son exploitation d'antan, lui avait montré l'importance de la solidarité en période de crise. Une méfiance par contre, subsistait à l'endroit de celui qui n'était pas du pays...

C'était naturel, après tout ce qu'il avait eu à subir par le passé, que de montrer pareil sentiment! Il suffisait d'avoir un peu vécu auprès de ces gens pour le reconnaître.

Un regard sur la mer avait suffi pour ressasser ces pensées. Un simple coup d'oeil sur le travail de quelques hommes et un après-midi s'en était allé, rien qu'à se tenir contre le chambranle de la porte...


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UNIVERSITE DU QUEBEC A RIMOUSKI

 Travail sur la bibliographie  FRN - 150 - 87  RECHERCHE ET DOCUMENTATION

Yves-Patrick Beaulieu HIVER 1994    

 

L'ENVIRONNEMENT DE L'HABITANT GASPESIEN DANS LA BAIE DES CHALEURS.

 Le but de ce travail étant de dresser le profil actuel du Gaspésien établi du côté de la Baie des Chaleurs, la recherche d'informa­tions récentes constituait une orientation privilégiée. Parallèlement, des informa­tions sur le passé historique de l'habitant devait être regroupées, cela afin de connaître l'évolu­tion du sujet dans le temps (luttes individuelles et luttes de masses, difficultés liées au métier de la pêche, etc.).

 La constitution d'une banque de données traitant des particu­lari­tés environnementales (faune, flore, qualité de l'air, etc.) de la côte sud de la péninsule gaspésienne représen­tait le principal objectif de cette recherche biblio­graphi­que.

 L'objectif secondaire visait d'une part à définir sommairement la personnalité de l'habi­tant résidant dans le comté de Bonaventure et d'autre part, à établir un portrait de quelques modes de vie spécifiques à cette région. La pêche côtière serait particulière­ment visée lors de cette démarche puisqu'elle subit actuellement une transformation (régress­ion des stocks, imposition de moratoi­res, nouvelles délimitations des zones de pêche, etc.) importan­te, ce qui affecte la sécurité d'une bonne partie de la popula­tion locale. Une autre activité de pêche, celle-là sportive, semble compensé les pertes infligées au secteur économi­que précédent soit: la pêche au saumon. On calcule que la capture d'un seul spécimen nécessite un investis­se­ment moyen de 700$ à 800$ et que le séjour d'un pêcheur variera en général d'une fin de semaine à une semaine entière. 

Que pense le Gaspésien de ces activités? La recherche sur cette dernière question étant en cours sur le terrain, d'autres ques­tions s'imposent: quelles sont les croyances gaspésiennes?

Existe-t-il, dans la Baie des Chaleurs, un parler différent des autres régions québécoises? Quels sont les mets préférés de la région? La Gaspésie possède-t-elle oui ou non, un répertoire de chants folkloriques et y a-t-il des chants ayant trait à la mer?

Cette recherche bibliographique devait répondre à la plupart de ces interrogations.

Sur la préoccupation de l'auteur pour la question des autochtones, une recherche sera conduite sur la place qu'occupe ces derniers au sein de la société blanche. La spiritualité micmaque sera un sujet éventuel d'exploration. En avant-goût, une oeuvre cinémato­graphique a été retenue à cet effet...[1]

 Bibliographie

 Arsenault, Bona. "Le rude mÚtier de la pÛche", RHG, 11, 1 (janv.-mars 1973): 8-21, Ill.

Arsenault, Bona. Souvenirs et confidences. Coll. "Vies et mÚmoires". MontrÚal, LemÚac, 1983. 288 p. Ill.

Bachand, Charles-Alain. Connaissances environnementales de la municipalitÚ rÚgionale de comtÚ de Bonaventure. Rimouski, ministÞre de l'Environnement, 1983. 9 p.  Carte

 

BÚlanger, Jules, Marc Desjardins et Yves Frenette. Histoire de la GaspÚsie. Coll. "Les rÚgions du QuÚbec". MontrÚal, BorÚal Express/ Institut quÚbÚcois de recherche sur la culture, 1981. 797 p. Ill., cartes.

Bertrand, A.-A. "Le bateau fant¶me de la Baie des Chaleurs", BRH, 42, 4 (avril 1936): 225-228.

Bourque, Huberte et Rosaire Corbin. Bienfaits des plantes sauvages: patrimoine de la Baie des Chaleurs. QuÚbec, ministÞre de l'Energie et des Ressources, Service de l'Education en conservation, 1981. 46 p. Ill., glossaire.

Brown, R.G.B. Et al. Atlas des oiseaux de mer de l'est du Canada. Ottawa, ministÞre de l'Environnement, Service canadien de la faune, 1975. 220 p. Cartes.

CollÞge de la GaspÚsie. Dossier sur la langue en GaspÚsie, vocabulaire: compilation de mots et d'expressions gaspÚsiennes. GaspÚ, le CollÞge, Service de l'Úducation des adultes, 1983. 200 p. 

Corbeil, Michel. "Toute l'industrie de la pÛche est en trÞs sÚrieuse difficultÚ", Le Soleil, 1er dÚc 1989., p. B1.

 

Corbeil, Michel. "1989 aura ÚtÚ particuliÞrement mauvaise pour l'industrie quÚbÚcoise de la pÛche", Le Soleil, 27 dÚc. 1989., p. B3.

DeschÛnes, Donald. "Chants de mer gaspÚsiens", GaspÚsie, 23, 2 (avril-juin 1985): 42-47. 

Fallu, Patrick. "Carleton, un barachois Ó dÚcouvrir", GaspÚsie, 20, 3 (juill.-sept. 1982.): 35-36.

GagnÚ, mme Charles. Quand les bateaux reviennent: recettes typiques de la GaspÚsie et des Iles-de-la-Madeleine, de la barque du pÛcheur Ó la table du consommateur. Coll. "Recettes typiques". MontrÚal, LemÚac, 1973. 258 p. Carte.

Gallagher, Rodrigue et Liliane Arsenault. Les riviÞres de la Baie des Chaleurs. Rimouski, CÚgep de Rimouski, 1981. 84 p. Ill., cartes.

 GuitÚ, GÚrard. Le milieu gaspÚsien. ThÞse (licence), UniversitÚ Laval, 1940.  104 p.

Jolicoeur, Catherine. Le vaisseau-fant¶me: lÚgende Útiologique. ThÞse de doctorat (langue et littÚrature franþaise), UniversitÚ Laval, 1963. 502 p.

Landry, HÚlÞne, Sophie Lemieux et Louis Gosselin. Les pÛcheurs c¶tiers de la pÚninsule gaspÚsienne: histoire et particularitÚs. UniversitÚ du QuÚbec Ó Rimouski. Groupe d'Útude des ressources maritimes, 1984. 21 p.

Lavoie, Jean. Reconstitution matÚrielle d'un Útablissement de pÛche commerciale en GaspÚsie au dÚbut du XXe siÞcle. ThÞse de ma¯trise (arts et traditions populaires), UniversitÚ Laval, 1985.

Leblanc-Babin, Candide et Guylaine Dion-Bourdages. Souvenirs d'autrefois: "C'Útait le bon temps". Caplan, les Auteurs, 1984. 296 p. Ill.

LÚveillÚ, Marcel. "Les parcelles boisÚes dans la Baie des Chaleurs", ForÛt conservation, 25, 2 (fÚvr. 1959): 14-15.

Logimer inc. Etude du littoral de la MRC de Bonaventure. QuÚbec, Logimer inc., 1984. 33 p. Ill., cartes, annexe.

Mauger, Louise. "La Marie-Clarisse Ó Carleton", GaspÚsie, 19, 2 (print. 1981): 16-23. Ill.

 Roy, Jean-Louis. "L'hÚritage maritime gaspÚsien: une richesse Ó prÚserver", GaspÚsie, 22, 1 (janv.-mars 1984): 42-50. Ill.

 Saunders, Roy. The Escuminac disaster. London, Oldbourne, 1960. 120 p. Ill.

 "SpÚcial PÛche: avant qu'il ne soit trop tard...", QuÚbec Science, 20, 3 (nov. 1981): 23-49. Ill.

TrÚpanier, LÚon. "Le scandale de la Baie des Chaleurs", On veut savoir. Tome 1 (MontrÚal, La Patrie, 1960): 41-42.

TrÚpanier, LÚon. "Les bateaux en feu de la Baie des Chaleurs", On veut savoir. Tome 1 (MontrÚal, La Patrie, 1960): 177

Zacharchuk, Walter et Peter J.A. Waddell. Le recouvrement du Machault, une frÚgate franþaise du XVIIIe siÞcle. "Etudes en archÚologie, architecture et histoire". Ottawa, Parc Canada, Direction des lieux et des parcs historiques nationaux, 1984. 74 p. Ill., cartes.

 Megmuwesug: l'esprit enchanteur (Megmuwesug: The bewitched spirit).

RÚalisation: Daniel Bertolino. Production: Via le monde Canada. 1981. Couleur. 24 mn.  Son. Aussi en version anglaise.

 Une installation Ó disposer... Saint-Yvon, GaspÚsie 1983.

RÚalisation: Franþois Brault. Production: Jean Dansereau, 1983. Couleur. 53 mn.  Son.



     [1]    Megmuwesug: l'esprit enchanteur. Voir dans la bibliogra­phie.


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     UNIVERSITE DU QUEBEC A RIMOUSKI

     AUTOPORTRAIT  LIT - 302 - 87  telier d'écriture en poésie

     Hiver 1994  Yves-Patrick Beaulieu

  

                             Vivre

                         Partir là-bas

                    Revenir enfin à la vie

                        Patrie d'hiver

 

 

                      Dans un bel endroit

                     Sans fard ni truquage

                           J'y vais

                          N'y va pas

  

                       Oublie l'Irlande

                         Et ses pâtres

                       Pense à l'ivoire

                        Aux perce-neige

                             Ivresse

                          Vive mes pas

                       Triche l'oisiveté

                          Rejoins Eve


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 UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À RIMOUSKI

ANALYSE DU VOYAGEUR DISTRAIT Travail présenté à madame Frances Fortier dans le cadre du cours   DISCOURS ET FORMES ROMANESQUES  LIT - 201 - 89  par Yves-Patrick Beaulieu                  Automne 1994


           Gilles Archambeault: Le voyageur distrait

     Dans ce travail, l'optique était de décrire chacune des fonctions du narrateur. Un exemple devait être soumis.   

Partie I.

     La fonction narrative:

 p. 43., ligne 22

... Le Nicky's Bar. Jack venait souvent à la fin de sa vie dans ce petit local sombre qui appartenait à son beau-frère, Nick Sampas. Histoire de boire à l'oeil probablement. Julien regrettait d'avoir raté Stella Sampas. Il lui écrirait en Floride. Peut-être accepte­rait-elle de répondre à quelques questions au sujet de cet étrange mari? À l'entendre...

      La fonction de régie:

 p.17., ligne 6

... Je parlerai de Mélanie, d'une autre femme avec qui j'ai vécu, de mon amour du jazz et de lieux visités dans les pas de Jack Kerouac. J'évoquerai des êtres mi-inventés mi-observés...

      La fonction testimoniale:

 p.55., ligne 8.

... Parfois, un automobiliste salue au passage le prêtre qui s'empresse de lever son bras en signe de reconnaissance. Un autre aspect de Lowell qui apparaît, celui d'une petite société catholi­que bien docile...

     La fonction de communication:

 p.85., ligne 5

... L'homme n'est plus qu'un habitacle de souffrance, vous le savez...

      La fonction idéologique:

 p.72., ligne 6

... mais je ne peux plus me permettre de perdre du temps. Dans deux ans j'aurai cinquante ans. La fugacité, seule loi...

      La fonction performative:

 p. 106-107., dernière ligne

... L'admiration que j'ai pour elle, la reconnaissance que je lui témoigne dès que je me détourne de mon obsession intérieure. Oui, Mélanie aurait pu continuer son chemin, mais elle a saisi dans mon désarroi d'alors une raison d'espérer...

 Bibliographie

 ARCHAMBEAULT, Gilles, Le voyageur distrait, Montréal (Qc), Les Editions de l'Hexagone, 1988, 144 pages.

 

Partie II.

 1.  Sur la foi de quel(s) indice(s) pourrait-on conclure à la présence d'un récit métadiégétique?

Le premier chapitre constitue le récit intradiégétique et le narrateur est alors extradiégétique. Lorsqu'on aborde le second chapitre, l'indice permettant un énoncé de récit métadiégétique est le suivant: le narrateur devient intradiégétique puisqu'il se présente sous un personnage appelé Michel. À partir de ce moment, le narrateur second raconte la vie de ce personnage; il s'agira donc d'un récit métadiégétique.

2.  Le temps de la narration est-il stable tout au long du texte?

Non. Il y a une narration antérieure au premier chapitre. Mais, la plupart du temps narratif s'inscrit dans le temps de la narration simultanée.

*  *  *


jeudi 22 août 2019

L'histoire de cinquante piastres...


« Pourquoi, dites-moi, aie-je cinquante piastres en moins sur ma paie, monsieur?

- Ah, ça, c'est parce que vous étiez dans la lune, tout simplement.

- Parce que j'étais quoi? Dans la lune! Pardons, caporal mais je ne comprends pas...

- Oui, soldat Beaulieu. C'est vous même qui l'avez dit et ce, à deux reprises... Vous ne tenez pas à ce que tout le monde sache cela, soldat, n'est-ce pas? Je me trompe ou non? Dois-je vous précisez en quelles circonstances, soldat Beaulieu, ces promenades ont eu lieu? Ici, votre planète, c'est cette base militaire. Comprenez-vous, Saint-Crème?

- Des promenades? Saint-Crème? Laissez faire, oubliez, j'ai rien dit; c'est vingt cinq piastres de l'oubli? (J'apprendrai plus tard que le caporal était natif de Québec, de la ville de Québec, d'où l'expression.)

- Ouais.

....

- Oui. voyez-vous, pendant que vous, vous promeniez votre derrière du côté obscure de la lune nous, nous sommes restés du côté clair de la lune! Ben oui, on a voulu profiter de la clarté de nos pensées pour vous faire valoir votre absence et à présent c'est de cette façon que nous y parvenons...

- Vous parvenez à quoi, donc, monsieur? Je veux dire, caporal?

- Nous parvenons à avoir votre attention, soldat! Est-ce que c'est assez clair, à vos yeux? Et ce n'est pas monsieur, c'est caporal, soldat Beaulieu! Vous êtes nouveau ici, exact?

- Oui, monsieur. Oui, caporal!

- Oui, quoi, soldat? C'est clair? C'est caporal?

- Vous avez mon attention toute entière et tout est clair, caporal!

- Merci, soldat Beaulieu. À l'avenir, c'est simple, attendez-vous à avoir des petites paies. Tant que vous n'aurez pas la discipline requise, vous souffrirez cette petite misère... La tête de haut en bas, si vous comprenez la portée de ce que je viens de vous dire, soldat. Parfait! Rompez!




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vendredi 2 août 2019

Colère d'une femme... pour une danse!

     J'étais soldat dans les forces armées canadiennes. C'était vendredi soir et c'était une belle soirée chaude d'été. Comme tous les vendredis  soirs, je me présentais en civil au Junior Ranks Club de la base militaire et j'y passais de longues veillées en compagnie de mes amis, en l’occurrence, tous francophones. 

Nous étions basés en Ontario, en pays anglophone et nous trouvions toujours le moyen, entre français, d'agrémenter nos soirées de chansons et de danses. 

    Ce soir-là, encore célibataire, j'ai voulu rejoindre le plancher de danse avec une jeune femme de mon âge, assise seule à une table. Je me suis approché d'elle et lorsque je me suis retrouvé à un pas d'elle, un sourire sur les lèvres, elle a levé la tête vers moi et une paire d'yeux foncés s'est mis à me scruter de haut en bas, tout cela le temps d'une seconde. On aurait dit des revolvers en quête d'une cible à abattre!

«Non! me dit-elle, aussi brusquement qu'elle avait levé les yeux à mon endroit.

- Écoutes, lui dis-je tout bonnement: Je ne suis pas en train  de te faire une demande en mariage, je veux juste t'offrir cette danse...»

Je n'avais pas terminé ma phrase que déjà elle s'était levée, pour m'assaillir!

    Je me suis retrouvé par terre le temps de le dire. Un kata bien appuyé me percuta la cage thoracique, ce qui me fit plier de l'avant, le souffle coupé. Je n'avais pas eu le temps de reprendre mon souffle qu'un solide coup de genou au menton me renversait sur le dos. Ma tête frappa le sol, j'ouvris les yeux pour m'apercevoir qu'elle s'était assise sur moi et qu'elle me frappait de tous bords tous côtés.
J'éprouvais beaucoup de difficultés à maintenir sa fureur éloignée; il y avait tant de rage dans les coups qu'elle me portait aveuglément, que je n'arrivais pas à saisir ses bras pour l'arrêter de me frapper.

Deux gars se sont enfin emparés de ses bras, mettant ainsi fin à ma punition. Ils la soulevèrent aisément et l'écartèrent de ma personne. L'un d'eux se retourna vers moi et me dit, dans le creux de l'oreille: «Je sais pas si tu le sais mais cette fille là est venue ici ce soir pour oublier sa peine.»

- Hein? Qu'est-ce que tu me chantes là? Elle a de la peine, la pauvre? Et c'est pour ça que je mérite cette volée! Ben voyons! 
- Son fiancé l'a largué tout à l'heure...
- Oh, wow! Je comprends tout,à présent! Le mot "mariage" est à la source de mon malheur. 

    Je me suis souvenu que nous étions sur la base militaire de Borden et que des MP's (Military Police: Police Militaire), d'ici quelques minutes allaient surgir et faire enquête. Nous nous sommes tous dispersés mais avant de quitter les lieux, j'ai demandé au gars qui m'avait informé du drame, quelle était la formation suivie par mon agresseur.
«Police militaire, me dit-il. Je le sais, je suis dans le même groupe qu'elle...
- Et son nom, c'est quoi?
 - Monia. Je précise: Monia la brute!
- Salut! Il faut que je fasse un bout de chemin, ça presse.
- Nous aussi. Tu ne portes pas plainte?
- Pourquoi faire? 
- Merci.
- Ce n'est rien : Je sais maintenant ce que c'est, une femme en crise!» Elle avait raison d'être en furie.

     Je n'ai jamais oublié cette Monia, une belle grande femme au profil élancé, un visage à faire rêver n'importe quel homme, de courts cheveux noir bouclés mais surtout cette colère si grande qu'aujourd'hui encore, j'en frissonne....



YPB









dimanche 9 octobre 2016

Retour au bercail... pour bibi. Pour Bitibi.

Après l'usine de papier photocopieur, j'ai perdu un peu de temps à ne pas trouver du travail, faute de qualifications, faute de persévérance, peut-être les deux. J'ai cherché un emploi décent et à la mesure de mes capacités le temps d'écouler toutes mes prestations d'assurance-chômage - on dit assurance-emploi ces années-ci -soit, presque une année entière, mais en vain. J'ai dû quitter mon logement de la rue Curé-Poirier pour m'accommoder d'une simple chambre Chez Lise, à Chambly.

    C'est ici que je fais connaissance avec l'assistance sociale et l'aide financière de dernier recours, un programme parrainé par le gouvernement du Québec pour aider les moins biens nantis à vivre un peu mieux que s'ils devaient cheminer dans l'itinérance. Je rejoins les rangs des assistés sociaux, le temps d'un hiver. Je passerai la saison morte à faire le rat de bibliothèque à la bibliothèque du quartier.

C'est ici également que je connaîtrai enfin les grands poètes québécois tels Alfred DesRochers, Émile Nelligan, Gaston Miron, Gilles Vigneault, Hector de Saint-Denys Garneau, Félix Leclerc et Anne Hébert, pour ne citer que mes préférés.


 
 
 
 


 
 
 



 
 
 
 
 
 
 

Je vivrai de lecture et de spaguettis au jus de tomates réfrigéré à la fenêtre l'espace de quelques mois d'hiver. La nuit deviendra ma compagne, au silence se mêlera mon souffle; penché sur une feuille blanche avec cette envie de la noircir au plus vite, je resterai de longues heures sans pouvoir écrire quoi que ce soit.

           Je préfère les nuits sans lune à celles éclairées de l'astre, je vis en retrait du monde et je me plais ainsi, conscient du fait que je reprendrai la course à l'emploi dès les premiers jours de la saison printanière. Ces longues heures à lire la poésie de ces personnages ont fait en sorte que je me suis pris à aimer leurs univers respectifs et à envier ces beaux éclats de mots qu'ils jetaient sur le papier à la mêlée. Plongé dans ces mondes, je me souciais peu de ma pauvreté. Les autres chambreurs vaquaient à leurs occupations et me laissait, plus souvent que jamais, tranquille. Au début du mois, ceux-ci étaient bruyants et pleins de vie; ils se visitaient une bière à la main, une cigarette dans l'autre et passaient des soirées longues à discuter de tout et de rien, pour le plaisir de converser. Quinze jours plus tard, la maison de chambres était redevenue silencieuse. Plus personne n'avait d'argent, tous étaient dorénavant dans l'attente du prochain chèque qui arriverait pile au 1er du mois. Je ne buvais pas, aussi mon argent me servait-il à faire une petite épicerie qui me durerait au moins une vingtaine de jours. Après, après seulement venait la canne de jus de tomates et les spaghettis al dente!

Je crois que c'est ici à Longueuil qu'est née l'idée d'un retour éventuel en milieu académique, pour approfondir un peu plus sur le sujet des lettres. Mais ces mois d'hiver, longs et rigoureux m'ont vite rappelé à l'ordre. J'ai mis ce projet de côté et il s'est vite retrouvé aux calendes grecques, le temps d'une bonne neige. Nous sommes à la fin des années soixante-dix, l'Internet ne sera ici qu'en 1995. On fonctionne avec le téléphone fixe et la boîte aux lettres pour tout faire et comme j'ai opté dès la sortie des forces armées canadiennes pour une vie modeste, je suis devenu un adepte de la simplicité volontaire et cela m'arrange énormément de ne pas avoir de téléphone dans ma chambre. Je suis à pied et d'avoir à prendre l'autobus pour me rendre où que ce soit en ville demande des sous. Pas de sous, pas d'autobus. Simple comme bonjour. Il vaut mieux résider près d'un dépanneur ou encore mieux, près d'une épicerie. Le peu de sous qu'il me reste, je garde pour des jours meilleurs. En quête de travail, il faut des sous pour se rendre aux entrevues. Il faut avoir une bonne présentation et une dose d'assurance pour gagner  le job offert.

        Donc, mes journées étaient occupées par une heure de marche quotidienne pour faire l'aller et revenir de la bibliothèque en après-midi. L'avant-midi et le soir, je dormais. La nuit venue, j'allumais la lumière pour lire ce que j'avais rapporté chez-moi le jour même, soit un livre, un magazine d'actualités ou un recueil de poésie.

De temps à autre, je profite de ces heures tardives pour écrire une lettre à un membre de ma famille, maman ou Claude mon jeune frère; de mes trois frères, il est celui avec qui je m'entends le mieux.

Écrire une lettre et la mettre à la poste en 2016 commence à sonner faux. On ne se souviendra plus de ce mode de communication dans vingt ans... Dommage. À l'époque, c'était la façon de maintenir les liens avec sa famille et les amis, on se tournait naturellement vers le papier, l'enveloppe et le timbre.  Je crains la disparition de la Poste. Depuis peu, on a cesser la livraison du courrier à domicile. Nos boîtes de courrier ne servent plus à rien maintenant, nous devons tous marcher pour avoir le courrier que nous avions auparavant à bout de bras..

Ils ont installé ce qu'ils appellent des «Boîtes multiples» aux coins des rues. Je dois prendre mon courrier dans une case, la case numéro douze de la boîte multiple centrale. Je suis content parce ce que je n'ai pas à me pencher beaucoup pour retirer mes lettres et autres de la case postale. Mais il y aura toujours des irréductibles pour remettre la pendule à l'heure, dont l'auteur de la présente. Nous avons perdu un acquis important, une habitude vient de se perdre à jamais, celle de tendre le bras pour avoir son courrier. Ne venez surtout pas me dire d'enlever ma boîte postale du mur de ma maison! Postes Canada n'a qu'à bien se tenir si elle me pose problème! Déjà qu'une épine me blesse cruellement. Et sur ce, je ferme la parenthèse sur le sujet du courrier. Bang! Comme ça! Passons.

Nous sommes à la veille de 1980 et j'écris à maman pour savoir si j'ai toujours un lit qui m'attend à la maison. Je prépare mon retour en Abitibi. Je n'aime pas les grandes villes. Le béton, le bruit. Éviter le regard de l'autre quand on est dans une rame du Métro. La neige qui tourne en gadoue au moindre réchauffement de la température, mieux vaut avoir des bottes de «pines», des bottes de caoutchouc en bon canadien français, pour marcher dans cette... dans cette neige mouillée. Tout coûte cher, tu lâches un pet et tu sors le portefeuilles! Les distances, ah, les distances, c'et une toute autre affaire: Quand tu dis que tu restes un pâté de maisons plus bas, précise à ton invité qui vient de ta région que cela peut prendre une grosse demi-heure pour atteindre l'autre coin du pâté en question. Disons que je suis en France et que j'habite le département Maine et Loire, dans la commune de Chemillé-en-Anjou (le lieu de naissance de l'ancêtre Pierre Hudon dit Beaulieu. Je décide, du jour au lendemain, de m'installer au centre de la ville de Paris. Non. Je suis plus campagnard que citadin et c'est pourquoi je vais me retirer au fond des terres de l'Abitibi. La forêt me fera grand bien, elle m'apaisera, comme elle en a l'habitude. En son sanctuaire, je serai bien c'est certain.

Lorsque je ne suis pas penché sur une lettre, je ne me lasse pas d'écouter les stations radiophoniques de la métropole. Elles sont de toutes les langues et sont palpitantes à entendre. On dirait que la planète entière est en ville! Pendant un certain temps, j'ai jonglé avec cette idée de devenir animateur radio. J'ai même poussé ce projet jusqu'à vouloir m'inscrire à des cours particuliers en radiodiffusion, des cours offerts par l'illustre Roger Baulu, connu comme Barrabas dans la Passion, dans la belle province. Roger Baulu, surnommé le prince des animateurs - un peu comme l'animateur Michel Drucker, en France - animait une émission  de télévision très prisée par les québécois «Les Couche-tard» avec un autre animateur populaire, Jacques Normand.

Monsieur Baulu était une sommité dans le secteur de la radio à Montréal. Il avait œuvré dans le temps, des années trente à soixante, pour les stations CFCF, CKAC et CKVL.

Avec les années, il avait ouvert un bureau de radiodiffusion sur la rue Berri, presque au centre-ville de Montréal. Il suffisait, pour y avoir accès, de prendre le Métro et de débarquer au Terminus, à Berri-de-Montigny (aujourd'hui Berri-UQAM). Je dis que j'ai jonglé avec cette idée car je savais bien que je ne pourrais me permettre l'enseignement de monsieur Baulu. Le cours incluait des cours de diction, la mise en ondes, l'animation d'une émission d'actualités ou de nouvelles et les frais qui se rattachaient à l'apprentissage de toutes ces notions étaient assez élevés, merci. Enfin, pour un assisté-social comme moi.

Et si je ne pouvais réaliser ce rêve, je pouvais au moins songer à une carrière en journalisme. J'aimais les mots. Pourquoi pas? Ce projet devrait un jour se réaliser, à mon grand bonheur. En Abitibi, qui plus est! Mieux encore: Pour la région du Témiscamingue! Mais ça, c'est un autre histoire. Pour l'instant, je suis dans la poésie jusqu'aux oreilles, je mange des spaghettis et je rêve à mon retour à Rouyn, à sept heures de route en autobus. C'est à cela que je songe lorsque je me retrouve dans une rame de Métro ou en autobus de ville. La plupart du temps, quand je pense à l'Abitibi j'oublie que j'ai un sourire sur les traits, durant le trajet. Les gens sourient, ils me rendent la pareille... Et c'est le cœur léger le soir venu, que je reprend la plume. Les poèmes, quant à eux, se manifestent surtout les soirs de neige, pendant les tempêtes. Ma fenêtre, en ces instants, est de givre et je dois apposer les paumes de mes mains sur la vitre pour venir à bout de voir dehors, ne serait-ce que quelques secondes. Je désespère de voir ce qui se trame à l'extérieur et je deviens anxieux. Puis triste. Le poème, alors, se matérialise. Je n'y peux rien, les circonstances elles, y sont pour beaucoup dans ces éclosions...

Je me dis qu'il ne sert à rien de se presser. Je vais déménager dans quelques mois, après les grands froids et tout redeviendra à la normale: Je vais cesser d'écrire des poèmes et de vivre la nuit pour retrouver le marché du travail et gagner ma vie, une vie plus facile que celle vécue ici et maintenant. Le nord-ouest m'attend, c'est le vent qui me le dit, le grand vent du nord, le Nordet. Il me siffle et m'appelle en criant :
«L'Abitibi t'attend, elle t'attend!» 

J'ai le goût de me précipiter dehors et de lui répondre que je ne peux pas tout de suite mais que le temps viendra où je pourrai me remettre en route vers ma chère Témiscabitibi et que ce temps-là ne sera pas long à se pointer mais je me refuse à paraître con devant les autres. Aussi, je reste bien assis sur ma chaise en bois, devant ma table en bois, face à la fenêtre, muet. Cette époque, je la vois surtout comme un intermède dans ma courte vie. 1978, je sors de la vie militaire, 1979 à 1981, je suis à Saint-Hubert, puis à Longueuil et enfin à Chambly. Rouyn s'en vient...

Bibi, signifie Moi. Bitibi, parce que je suis un enfant de l'Abitibi. Mon père  a grandi à Saint-Joseph-de-Cléricy, une localité rurale de l'Abitibi. Bitibi qui deviendra un autre de mes personnages, un de ces jours, je le sais.

Témisca, c'est le nom du personnage principal de la légende du même nom mais c'est aussi le début du nom Témiscamingue. Ma mère est native du village de Nédelec au Témiscamingue, je suis aussi un enfant de cette région.


En fin de compte, je suis né à Haileybury, en Ontario, de parents issus de l'Abitibi et du Témiscamingue, au Québec. Je suis un franco-ontarien de naissance, un québécois de souche et de cœur. Bilingue: Français/Anglais. Français, par défaut. La mère de ma mère est une Boileau et le père de mon père est un Beaulieu, de Saint-Romuald, dont l'ancêtre était de Rivière-Ouelle, au Québec et de Chemillé, en Anjou, France.


Et le Témis me manque autant que la Bit-A-Tibi! J'aurais le goût de faire la fête tout de suite!

  

LE BEAT À TI-BI


Le beat a ti-bi
Anodajay

Album Septentrion

LE BEAT A TI-BI

[Refrain: Raoul Duguay]
Moé j’viens d’l’Abitibi
Moé j’viens d’la Bitt à Ti-Bi
Moé j’viens d’un pays qui est un arbre fort
Moé j’viens d’un pays qui pousse dans le Nord
Moé j’viens d’l’Abitibi
Moé j’viens d’la Bitt à Ti-Bi
Moé j’viens d’un pays qui est d’un lac vert rare
Moé j’viens d’un pays où ce que l’poisson mord

[Verse 1: Anodajay]

J’viens du nord-ouest du Québec pour ceux qui le savent pas
Où est-ce qui fait frette ça 117 à 7 heures dans l’bois
Au Nord, mais d’l’autre bord, où est-ce que l’doré mord
Où se cache le cuivre et l’or, où faut être fort parce que ça fête tard
Où y a des belles dames, des castors, où y a des braves gars
Amos, La Sarre, Val d’or pis Rouyn-Noranda
J’sais qu’ça parle fort de chaque bord depuis que j’rappe à bord
C’parce que j’frappe fort, pis parce que j’mords comme un frapabor
J’viens d’un pays où on développe un instinct animal
Plutôt amical, en général on reste original
Y en a qui le prenne mal, les langues sales me traitent de marginal
Comme si c’t’ait mal de faire du cheval à dos d’orignal
Où les habitants ont l’cœur gros comme leur territoire
Où y a pas juste des mouches noires pis des mineurs qui toussent et mouchent noir
Où y a des lacs verts, pis chaque terre, une histoire
Où après chaque hiver, on est fier de crier Victoire

[Raoul]

En l’an 2006, en Abitibi, dans mon pays Côôôôôôôôôôloniséééé !

[Verse 2: Anodajay]

Moé j’viens d’l’Abitibi
Moé j’viens d’la Bitt à Ti-Bi
Moé j’viens d’un pays qui a un ventre en or
Moé j’viens d’un pays où ce qui neige encore
La nature appelle, tandis les sapins nous apaisent
On se met à l’aise, le mercure baisse on allume la fournaise
Une partie de pêche, une petite caisse
Tandis qu’la glace est épaisse sous la neige
Où y a personne qui se dépêche, où qu’y a pu rien qui presse
Où on se ressource, où on puise nos ressources naturelles
On reste dans Nature, comment veux-tu qu’on reste pas naturel
Où les maringouins se promènent l’hiver avec des casses de poils
Pas besoin d’aller plus loin qu’en arrière pour un sapin d’Noël
J’viens d’la campagne, où y a personne qui nous tanne
Où on s’retrouve autour d’un feu de camp pour un braise et boucane
Où les visages du voisinage portent les paysages
À coup d’hache pis d’courage, à coup d’cœur à l’ouvrage !!!

[Raoul]

Qui avait pas d’chansaw
Qui avait hache et boxsaw
Pis des bras dûrs comme d’la roche
Pis des cuisses comme des troncs d’arbres
Pis du front tout le tout d’la tête
Et qui n’était pas si bête
En l’an 2006, en Abitibi, dans mon pays Côôôôôôôôôôloniséééé !



La chanson originale:

La Bit-A-Tibi

Raoul Duguay

Moé j'viens d' l'Abitibi
Moé j'viens d' la Bitt à Tibi
Moé j'viens d'un pays
Qui'est un arbre fort
Moé j'viens d'un pays
Qui pousse dans le Nord

Dans ce pays qui était comme neuf
Le treize février mille neuf cent trente-neuf
J'sus né à Val d'Or en Abitibi
Dans ce pays qui est encore tout neuf
J'avions connu Ernest Turcotte
Qui vivait entre de beaux bois ronds
Qui parlait aux âbres et aux taons
Qui chaque matin chaussait ses bottes
Pour aller comme Ti-Jos Hébert
Fendre la fôret avec ses nerfs

Qui avait pas de chain saw
Qui avait hache et bôxa
Pis des bras durs comme la roche
Pis des cuisses comme des troncs d'âbe
Pis du front tout l'tour d'la tête
Pis qui n'était pas si bête

En mille neuf cent dix
En Abitibi
Dans mon pays
Côôôôôôôôôôôôôôôôôôôôlônisé

Moé j'viens d'l'Abitibi
Moé j'viens d'la Bit à Tibi
Moé j'viens d'un pays
Qui a un ventre en or
Moé j'viens d'un pays
Oùsque l'poisson mord

Quand j'étions petit j'allions jouer aux bois
Avec les épinettes et les bouleaux
J'aimions gazouiller avec les oiseaux
Quand j'étions petit je suivions le ruisseau
Je jouais de l'Harricana
Sur la rivière Harmonica
J'orgordions passer les gros chars
Sur ma p'tite cenne qui v'nait en or
Dans un banc de neige
Creusais maison
Et dans la glace j'écrivais ton nom

Et l'hiver à l'aréna
On patinait tout en tas
L'été près du lac Blouin
On faisait semblant de rien
On ramassait des beuluets
Qu'on vendait pour presque rien

En mille neuf cent queques
En Abitibi
Dans mon pays
Côôôôôôôôôôôôôôôôôôôôlônisé

Moé j'viens d'l'Abitibi
Moé j'viens d'la Bitt à Tibi
Moé j'viens d'un pays
Qui a un ventre en or
Moi j'viens d'un pays
Oùsque il neige encôre

Dans mon pays qu'on dit hors de la carte
Mon oncle Edmond travaillait sous la terre
Mais il creusait dans l'or sa propre mort
Mon oncle Edmond nous a mis sur la carte

Dans mon pays qui a grandi
Il paraît qu'aux tout premiers temps
On y gagnait beaucoup d'argent
Y a de l'or en barres qui dort ici
Y a même des poignées de porte en or
En cuivre en fer qui vont de l'autre bord

J'aimions jouer dans la fanfare
Pour épater tout les pétards
Quand j'allais en haut d'Château-Inn
Boire et rire avec mes piastres
J'orvenions cômptant les astres
Au p'tit matin près de la mine

En mille neuf cent tout
En Abitibi
Dans mon pays
Côôôôôôôôôôôôôôôôôôôôlônisé
À li-bé-rer
 
 
 
 
 
 
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Source: http://membres.lycos.fr/folklyrics/raoul/bitt.html




 

dimanche 4 septembre 2016

De vies éteintes et de croix sur la route.

       À l'époque, il y a quarante ans, nous conduisions à 120 milles à l'heure (190 k/h) sur les routes de l'Abitibi-Témiscamingue, une région disons, encore peu peuplée par la gente policière.
 
On se donnait un coup de téléphone et on savait tout de suite où se trouvaient les patrouilleurs de la Sûreté du Québec. Quand ceux-ci étaient dans le secteur de la ville de Val-D'or, nous pouvions rouler en toute liberté dans l'autre direction, une bonne bouteille de bière entre les cuisses, bien assit derrière le «steering», la ceinture de sécurité bien remisée à sa place, c'est à dire sur le côté du siège ou tout au fond de ce dernier puisqu'elle n'avait semble-t'il, pas d'utilité. J'évoque cette ceinture mais dans le temps, je ne pensais même pas à me croiser le torse avec cette protection, tant je pensais être en sécurité. Il n'était pas rare aussi de rencontrer deux gars en train de jaser sur le côté de la route, appuyés tous deux contre leurs voitures, parfois même stationnaires au centre de la route, une bière dans la main, une cigarette dans l'autre, les moteurs qui tournent tranquillement.
 
             Si on avait une décapotable, c'était le summum: Un été de rêve nous attendait sur la route, la musique à fond, le pied sur la pédale et les cheveux au vent! On se voisinait d'une ville à l'autre quand ce n'était pas en campagne, quelque part au nord de La Sarre ou encore un coin isolé, comme Belleterre, au Témiscamingue. Les bars pullulaient et la bière canadienne, réputée pour sa saveur mais surtout pour son taux d'alcool élevé, faisaient rêver les américains, de l'autre côté de la frontière. Quand ils n'en pouvaient plus, ils traversaient pour venir boire un coup mémorable.
 
                Il faut dire qu'en Ontario, les bars ferment à 01h00 du matin. Au Québec, c'est à 3 heures qu'ils procèdent à la fermeture des lieux. Trois heures pile et les lumières s'allument. Au Québec, le meilleur endroit, pour un consommateur anglophone, c'est Ottawa en Ontario et Gatineau, au Québec. Tu bois jusqu'à une heure du matin en Ontario, tu traverses le pont et tu termines la soirée à Gatineau, où tu veilles jusqu'à trois heure du mat! N'est-ce pas merveilleux? Généralement, la clef est dans la porte à 3h30 et tous se précipitent aux restos pour conclure la soirée sur une bonne note.
 
Je dis généralement parce que jadis, on assistait à la fermeture de l'intérieur de l'établissement, sans sortir visiter le trottoir. Pourquoi? Mais pour continuer la veillée, joual vert! On les rencontrait de temps à autre, en terrre témiscabitibienne, ces bon vieux américains. Dans nos forêts comme sur nos lacs. Toujours affables et souriants, ces amerlots!
 
L'Abitibi et le Témis, comme on dit ici, couvrent une superficie de 65 000 kilomètres sur laquelle 146 000 individus vivent, une population répartie sur l'ensemble de ce vaste territoire. Les cinq principales villes de la région sont localisées à équidistance : Si je suis à Rouyn-Noranda, je suis au centre de toutes ces municipalités. On peut rejoindre chacunes d'elles en un peu plus d'une heure de route, cela à 90 km heure.

Oui, il y avait peu ou pas d'accident routiers, on conduisait en toute lucidité la plupart du temps et c'était bien ainsi, malgré nos folleries. Aujourd'hui, en 2016, c'est la sécurité avant tout, Dieu merci! La population a fortement augmentée ces dernières années, en raison du développement minier surtout mais aussi parce qu'elle attire de plus en plus de villégiateurs. 
 
Un flot constant de voitures parcourent l'asphalte grise et nous devons avoir des yeux tout le tour de la tête pour voyager. Dorénavant, l'autre est devenu celui dont il faut se méfier, qu'il soit devant nous ou à l'arrière de la voiture. S'agit-il d'un suicidaire, d'un gars pressé par le temps ou de quelqu'un qui s'apprête à faire violence? Sais pas. Je sais juste qu'il faut que je me «watch» en maudit pour rester en vie. Chaque jour que le Bon Dieu apporte sur cette Terre, je dois faire trente minutes de route. Cela ne me tue pas encore mais ça me trottte quand même un peu pas mal dans la tête, cette idée de rencontre fatale.

 

Donc, je  quitte la sécurité de la ville à 07h40 et j'emprunte la route 117, la Transcanadienne, pour être précis. Chaque matin et chaque soir à 17h00, je guette celle ou celui qui fera une gaffe majeure. Puis, je remercie le Bon Dieu de ne pas en avoir croiser jusqu'à cette heure. J'avoue tout de go, cher lecteur, qu'aujourd'hui je porte  scrupuleusement la ceinture de sécurité et que je n'ai plus de bière entre les cuisses depuis belle lurette. Je n'ai pas de décapotable et encore moins, de cheveux.
Non, non, non. Ne pas oublier que des fous, des imbéciles et des invincibles sillonnent maintenant les routes de cette belle région. En fait, ce phénomème se reproduit partout au Québec. Il y a longtemps que les ontariens nous prennent pour des fous quand nous sommes sur leurs routes. À juste raison : "I do understand them.». Je les comprends. La situation est à ce point devenue dangereuse que la Sûreté du Québec est partout désormais, les patrouilles suffisamment visibles, appuyées par des campagnes de sensibilisation fortes et bien senties auprès des citoyens, sécurisent mieux nos routes.  

Tant mieux, c'était vraiment devenu nécessaire d'assurer une vigilance constante. Comme un parent, avec ses enfants, à titre d'exemple.

       Il n'est pas rare de se voir dépasser par un con sur une ligne double jaune, ce qui est toujours un gros «Non-Non» pour la majorité des conducteurs québécois, heureusement. On voit des jeunes qui calculent mal le temps qu'ils ont pour effectuer un dépassement; ils se risquent avec aisance et commettent ainsi la vie de leurs passagers. Tout cela sur l'implusion de prendre une petite chance, puisqu'une longue vie se dresse devant eux, pensent-ils.

Moi, ma vie est devenue courte avec le temps. Je suis à la veille de garer ma voiture à la maison, en permanence. Je n'aurai bientôt plus à risquer ma vie pour me rendre au travail et c'est avec le sourire que j'y pense. Je souhaite seulement que la route «117» ne soit plus la route «Sang-17». On pourrait presque dire «Cent décès»... Il y a déjà trop de croix qui jalonnent les côtés de nos routes, il y a déjà trop de vies éteintes...


















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Voir ce vidéo pour mieux comprendre ce dont je parle, ces dépassements et tout et tout :


De plus, ça donne l'occasion de voir le paysage abitibien!
 
 
 
 
 
 
 
 



 

vendredi 26 août 2016

Après les forces armées, l'autre vie.

        Je me retrouve donc à Rouyn à ma sortie des forces armées canadiennes, sans le sous. Je suis de retour au lac Beauchastel, à la maison. Mon père travaille toujours à la mine Noranda et ma mère est maintenant rentière.

Le temps d'un été, je me fais à l'idée de la vie civile, au fil des jours passés sur le plan d'eau, à pêcher des heures longues à la ligne morte. Papa me donne un tas de bois à fendre, je le fend le matin et l'après-midi c'est le lac.

Lorsque le temps est ennuagé et gris, il m'arrive de me servir du canoë, dans l'unique but de pagayer sous le vent et s'il le faut absolument, sous la pluie. J'aime les éléments et parfois je voyage ainsi, les yeux fermés, le regard tourné au ciel, un sourire béat sur les traits; c'est emporté par le souffle de l'orage que je glisse sur les vagues.  La tourmente ne m.effraie pas, je prend plaisir à subir ses coups et ses contrecoups.
Mais quand des moutons apparaissent aux faîtes des vagues et que le vent se met à vouloir hurler, je me permet alors d'ouvrir les yeux pour me rapprocher de la côte, l'aviron sous le bras, planté dans l'eau à l'arrière et c'est souvent de cette manière que j'arrive sur une grève sablonneuse sinon une baie peu profonde où des herbes hautes ralentissent ma course pour me stopper complètement.

      Puis, la fougue reprend, je pousse l'embarcation et je m'y glisse comme je le faisait autrefois, avec agilité et souplesse. Je suis prêt à l'effort, mes muscles se tendent et je me propulse enfin sur l'eau. De biais au vent, je traverse l'étendue du lac et je rejoins l'autre côté, le côté vierge, celui qui est dépourvu d'habitations,. Je sais que lorsque je serai de ce côté, je ne sentirai plus le vent, il y aura peu ou pas de vagues à cet endroit.

La forêt ici, me protège car grâce au rempart qu'elle m'offre, je me faufile jusqu'à être en face de la demeure familiale.

Il s'est écoulé deux bonne heures depuis mon départ. Une dernière fois mais cette fois-ci avec le vent dans le dos, je quitte le couvert de la forêt et je file le plus droit possible vers le quai, ce point noir là-bas qui semble me narguer... Je prend peur au milieu du lac, là où le vent frappe de plein fouet, là où il est le plus fort. L'expérience revient peu à peu, elle me dicte de rester calme. Je m'habitue à cette force naturelle et je me plie bientôt à sa volonté, à présent sûr de me rendre au pont noir, entrevu tout à l'heure, entre deux bordées de pluie. Et c'est à force de guider le canoë  avec la pagaie que je finis par accoster au quai.

J'aperçois la maison. Je ressens déjà sa chaleur sur moi, je me vois debout devant la cuisinière à bois, à me frotter les mains juste au-dessus de sa masse tandis que maman s'en va quérir une serviette longue afin que je puisse me sécher tranquillement....

Nous sommes à la fin de l'été de 1979. Je ne le sais pas encore mais je vais quitter l'Abitibi. Un autre hiver et je me retrouverai à Saint-Hubert, à la base des forces armées canadiennes, là où Claude, mon frère, travaille. Je suis le premier des quatre frères a avoir quitté les rangs de l'armée. Frérot est mécanicien et soldat tout comme moi je l'étais. Il en va de même pour Richard.

Daniel, quant à lui, est celui qui a fait le premier pas. Il s'est engagé avant nous, pour rejoindre le Royal 22e Régiment canadien français, à Val-Cartier, non loin de la ville de Québec. C'est le seul de nous quatre qui a choisi cette orientation. Je pense que de nous tous, il était le plus en forme. Il est vrai qu'il est le seul à s'être levé tous les samedis matins, pendant des années, pour aller jouer des parties de hockey. Plus tard, dans l'armée, il s'est révélé un excellent gardien de but. J'ai su tout cela par ses amis, non pas de sa bouche. Peu loquace sur ses faits d'armes et ses exploits, mon frère.

J'ai laissé passé l'hiver suivant, j'ai pris l'autobus pour Montréal et je me suis retrouvé sur la rive-sud, dans le vieux Longueuil d'abord puis chez Claude, à la base des forces armées canadiennes de Saint-Hubert. Après quelques années dans le militaire, la liberté d'action augmente; on nous laisse choisir de vivre sur la base ou hors base. Claude avait choisi de rester sur la base, ce faisant, on lui avait remis la clef d'une grande chambre dans le quartier des non officiers.

De cette chambre, j'ai exploré les environs et les centres d'emplois, surtout. Je cherchais un travail manuel, sans plus. Recommencer sa vie n'est pas chose aisée mais je suis de l'espèce humaine et à cet égard, je me compare à un caméléon : Je m'adapte rapidement à un nouvel environnement. Certes, je ne change pas de couleur mais je me retrouve vite à l'aise en territoire inconnu.

Les journaux locaux demeurent une bonne source d'informations à cette époque. Mais c'est au centre d'emplois fédéral que je finis par découvrir un job, après trois semaines de démarches infructueuses. Ils ont besoin d'un préposé à l'entretien dans une usine de Boucherville, au nord de Longueuil. En autobus, celui représente une heure et demie de trajet. En taxi, quinze minutes. Je n'ai pas les moyens de m'offrir un taxi et je me souviens encore de l'heure de ma rencontre avec le superviseur de la production: 15h30. Un peu tard pour une entrevue peut-être mais je suis là et bien là, en mode attaque silencieuse, prêt à toute éventualité.

«As-tu fait du temps?
- Vous voulez dire, en prison? Non, j'ai pas eu à connaître ça.
- Sérieux?
- Sérieux.
- Comme ça, tu sors de l'armée! De quel endroit, au juste? Il avait commencé la lecture du CV.
- De Toronto. La base de Downsview, dans le nord de la ville...
- Ah, bon? Et tu y faisais quoi?
- En tous les cas, pas la guerre! Ah, ah, ah!»
Mon interlocuteur reste de marbre. Je me reprend:
«Pompier. J'étais pompier de structures et d'aéronefs là-bas. Mais j'ai refusé de signer pour faire carrière. Après cinq années, il faut faire un choix. J'ai choisi de retourner au Civil. On a bien voulu me décerner un certificat de libération honorable pour la circonstance et me voici aujourd'hui, en face de vous, à attendre que vous me disiez ce que j'aurai à faire, demain matin.»

L'homme a les sourcils arqués à l'extrême, il me regarde, épouvanté.

«Eh! Wôh, mon Bidou! J'ai pas encore aborder le sujet que le sujet se met à aller de l'avant, lui! T'es vite en affaires, toi! Bon. Sérieux. Oui, j'ai besoin de quelqu'un pour tenir mon usine propre. J'ai quarante heures d'ouvrage pour toi si tu me dis que t'es capable d'être ici tous les matins, à huit heure. Autrement...
- Pas de problème pour huit heures. Je vais être au poste, craignez pas!
- O.K. C'est un deal. Je te veux ici demain, huit heures pile.
- Je vous remercie beaucoup! Merci, monsieur!»

Un mois plus tard, je disais merci à Claude pour son hospitalité et j'emménageais dans un grand trois pièces et demi meublé sur le boulevard Curé-Poirier, à Longueuil. Nous allons continuer à nous visiter, j'irai souvent le rejoindre au club des sous-officier de la base, pour y boire une bonne bière autour d'une table de billard Boston.

C'est à peu près à cette époque de ma vie d'homme d'entretien que la direction de Cancoat Papers m'offre de travailler au service de la Réception/Expédition. Le «Shipper» a mis les voiles m'a t'on dit.

«Il faut que tu prépares les commandes de papier photocopieur. Il y a tant de palettes à envoyer à Toronto et tant à expédier aux États-Unis. Tu es familier avec un camion à fourchettes? J'ai fait signe que oui même si ce n'était pas du tout le cas. Il poursuit:
- On a des camions à pinces aussi...
- Ah oui?
- Oui. Ils servent à transporter nos rouleaux de papier vers les machines à découper.
- J'apprendrai...
- À t'en servir? T'as besoin d'apprendre vite: Nous devrions recevoir tout un camion-remorque de rouleaux après-demain.
- On parle de nouvelles responsabilités, là...
- Je te donne deux piastres de l'heure de plus. Si tu fais l'affaire, on peut se reparler. Tu es d'accord?»

J'ai répondu par l'affirmative. Le lendemain, j'ai pris connaissance de la liste des transporteurs utilisés par la compagnie et j'ai convenu de rendez-vous avec ces messieurs les représentants sur route. Ils m'expliqueraient le fonctionnement de ce secteur qu'est le domaine du transport, la logistique à appliquer dans telle ou telle circonstance et pour tel ou tel envoi précis, toute la poutine, quoi! Il m'a fallu apprendre à conduire les deux types de camion en un temps deux mouvements. À force de vider et de remplir les boîtes des camions-tracteurs qui s'amenaient, des boîtes de 53 pieds (seize mètres et demi) la plupart du temps, j'ai appris les manœuvres sur le tas. Heureusement, il n'y eu pas eu de bris de machinerie ni de boîtes au fil des semaines qui suivirent et j'ai pu ajouter cette corde à mon arc sur mon CV. L'entreprise avait le vent dans les voiles et ses exportations gagnaient en importance. Je ne compte plus les heures passées à réceptionner des matériaux et à en envoyer partout dans le monde, c'est à dire au Maroc et en Algérie, surtout. J'ai mis un peu plus de temps à saisir les rouages de la logistique internationale mais une fois cet obstacle surpassé, une routine s'est établie. Je faisais des heures supplémentaires en masse, tellement qu'à un certain moment, il m'a fallu apporter un sac-de couchage, un oreiller et un lit de camp acheté dans un surplus d'armée local pour venir à bout de faire rouler le service Réception/Expédition. Mais j'étais célibataire et j'étais disponible pour la tâche. Au bout de six à ce rythme d'enfer toutefois, j'ai fini par pendre de la langue et j'ai laissé entendre au patron qu'il se pourrait qu'il ait à me trouver un remplaçant. J'avouais être à bout de souffle.

«Donnez-moi de l'aide et je pourrai garder le cap, c'est tout.
- Non, Yves. Tu vas plutôt prendre un des gars de la Production et tu vas le former à tes tâches. Une fois qu'il est prêt à prendre la relève, toi tu t'en viens au service de la Production.
- Au service de la Production? Es-tu malade? (Oui, je suis lié à ce point à mon directeur général.)
- C'est pour mon équipe du soir. Les gars ont perdu Guy pour un bout, je le crains et il me faut quelqu'un qui soit à l'aise avec eux. Je t'ai vu aller pendant la pause, quand la Cantine est sur place. Ils te fileraient tous leurs chemises, s'ils le pouvaient. C'était vrai, j'étais de bonne entente avec tous... Camille a remarqué le haussement de mon sourcil droit. Tu as une question?
- Oui. Je suis d'accord pour le transfert vers la Production mais avant de me placer superviseur, je veux pouvoir travailler sur la ligne de production, avec les gars.
- Pourquoi tu ferais cela? T'as pas à te mettre à leur place, je comprends pas, là.
C'était son côté européen qui prenait le dessus, ça se voyait.
- Justement. Je veux savoir de quoi il retourne. Si je suis pour questionner les manœuvres, il vaut mieux que je connaisse les tenants et aboutissants de la fonction occupée!
- Monsieur est un gros liseux (lecteur)!
- Oui et puis, pas rien qu'un peu! J'espère que cela ne te dérange pas (Sérieux, je fabule ici.).
- O.k. On s'enligne comme ça. Tu choisis ton homme pour te remplacer, tu l'emmènes à la Réception/Expédition, tu lui montres tout ce qu'il y a à connaître sur le job. Il te remplace et tu pars travailler sur le quart de soir, avec Bastien et les autres.
- Le temps que je sache combien de rouleaux de papiers photocopieurs sont produits actuellement et...
- Douze cent aux huit heures.
- Bon. Et bien, je te dis salut, Camille. Faut que j'aille travailler, en attendant de passer à la prochaine étape.
- Oui, c'est ça, dit Camille, de retour, déjà, à la paperasse encombrante qui traîne sur son bureau. Avant la prochaine étape»...

        Je suis allé sur la ligne de production et après un bout de temps avec les gars, j'ai pris la relève en tant que superviseur du département. Donald ferait l'affaire à la Réception/Expédition. C'était un ancien camionneur, de ceux qui font beaucoup de route, de la «longue distance». Il avait voulu se retrouver en famille et il s'était retrouvé ici à Boucherville, dans une usine de papier photocopieur. Moi, j'ai pris plaisir à travailler avec les gars de la Production. C'était un bon groupe de personnes et il était facile de vivre avec eux dans cet environnement. Une fois la production journalière atteinte, je laissais l'équipe partir et je poinçonnais leurs cartes à minuit pile. Parfois, je finissais la veillée en compagnon de Donald et j'aidais à charger et à décharger les camions-remorques.

Ainsi, j'empochais de belles paies régulièrement, le patron était content et les gars aussi! Mais cela ne dura pas. Un jour, Camille m'a fait venir dans son bureau et il m'a annoncé tout bonnement qu'il quittait la compagnie pour de meilleurs cieux, qu'un remplaçant arriverait la semaine suivant d'Algérie pour prendre les rênes à titre de directeur-général et que je serais appeler le nouveau cadre dans sa fonction. Ce dernier se révéla un bourreau de travail plutôt avare de paroles mais toujours à demander une hausse des quotas de production.

Au début, ce fut une joie de rendre le service d'augmenter la production car tous étaient d'accord pour faire du temps supplémentaire. Six mois après, c'était la dégringolade.
Les gars tombaient malades et n'étaient pas remplacés, d'autres quittaient sans dire un mot.
Ceux-là étaient remplacés avec l'assentiment de l'Algérien, à cette condition que je ne pouvais procéder à l'embauche d'anciens détenus; un jour par contre, fatigué de perdre mes gars, j'ai dis oui à un ancien détenu et jamais je n'ai regretté d'avoir outrepasser la consigne du patron. Ce fut un de mes meilleurs opérateurs de machine à couper!

Le patron continuait à me mettre de la pression pour augmenter la production annuelle. Les clients, disait-il, ne peuvent pas attendre. Il faut produire, produire et produire!

Une rencontre avec le collègue qui supervise l'équipe de jour nous amène à nous poser des questions sur les motivations réelles du nouveau patron. Il veut hausser la production, il ne prévoit pas de remplacement de personnel et parle même de diminuer le temps supplémentaire effectués par les hommes pour rejoindre l'objectif visé par la compagnie De plus, il laisse entendre que si nous ne rejoignons pas les prévisions souhaitées il se peut qu'une décision finale survienne :  Une fermeture!

Une réunion avec le directeur-général a suivi cette discussion. D'un commun accord, nous avons tous les deux convenus de faire une demande d'ajout de personnel afin de palier au plus pressant.

Nos hommes risquaient à tout moment de rompre l'ardeur qu'il mettaient au travail, fatigués qu'ils étaient de faire des heures supplémentaires. Certains se plaignaient même de ne plus voir leurs familles et menaçaient presque de claquer la porte. La plupart se résignait à leur sort mais il était évident que cela aussi changerait si la situation persistait à se dégrader ainsi.

Nous avons essuyer un refus catégorique. La compagnie ne pouvait se permettre d'augmenter les effectifs à court terme et il n'était donc pas question de budgéter de main-d'œuvre, point à la ligne.

Débinés, nous sommes sortis du bureau du directeur sans dire un mot de plus. Il fallait faire quelque chose pour nous sortir de cette impasse avec l'administration. Le surlendemain, nous avons réunis les gars des deux équipes, un résumé de la rencontre patronale plus tard, nous recevions le mandat de présenter notre cause à un représentant syndical. Wow!

Que s'est-il produit après? La compagnie a fermé boutique! Oui. Nous nous sommes tous retrouvés sans emploi, du jour au lendemain. Je n'ai pas eu droit à l'assurance-emploi, étant l'instigateur de la démarche syndicale et parce que l'employeur n'a jamais permis le retour de ses employés, ceux-ci ont tous eu la même réponse: Nada. Niet. Je me suis donc résigné à me présenter à l'Aide Sociale, une aide financière de dernier recours si on le dit de façon polie... Le gouvernement québécois alloue un montant fixe mensuellement, suffisant pour subvenir aux besoins des personnes aux prises avec des difficultés financières. Le hic, c'est que je ne me suis pas résigné tout de suite à rejoindre les rangs des assistés sociaux, j'ai attendu un peu trop longtemps avant de faire le pas et je me suis mis carrément dans une belle merde avec tout le monde. Je parle ici des fournisseurs de services, à commencer par celui du logement puis les services d'électricité et de chauffage, le téléphone, etc. Loin de m'aider, je nuisais à mon avenir. Bof!

Quand on est jeune, on fini par apprendre à ses dépens. Quand même bien quelqu'un s'avancerait pour éclairer ta lanterne au sujet de ce que tu es en train de vivre...

Je suis sans le sous et je peine à me sortir de ce bourbier. Je garde l'espoir et c'est qui me pousse à me rendre presque tous les jours au centre local d'emplois, pour voir les offres et rester aux aguets d'une bonne «fiole», du job de rêve. À présent que je n'ai plus les moyens de voyager en autobus, j'arpente les rues à pied.
«Eh! Yves! Qu'est ce que tu fais sur ma rue? T'es venu me voir?»

Le temps de lever les yeux, je reconnais le visage familier de Ghislain, le gars que j'ai embauché malgré la consigne, cet ancien détenu devenu mon meilleur opérateur. «Ghislain! Salut, mon gars! Tu dis que je suis sur ta rue, tu habites le quartier?
- Oui! Ici même, dit-il, en pointant l'index vers un six-logements beige, à deux pas de nous. Et bien, tu parles d'une belle rencontre. Viens!
- Où ça?
- Chez-nous, voyons! Faut que je te présente à Carole, ma femme. Tu vas voir, elle sait recevoir son monde, crains pas.
- J'ai pas de crainte du tout mais je veux surtout pas m'imposer chez toi, là!
- Arrête ou je te bats.», réplique Ghislain, tout souriant.

        Ce jour-là, je suis resté pour le souper. On m'a offert une assiette pleine à ras bord de pommes de terres pilées, avec pour compagnes, deux grosses tranches d'un magnifique jambon et des carottes!

Carole et Ghislain, je vous remercie beaucoup pour ce bon repas. J'ai puisé dans votre geste la force de continuer la lutte pour la survie, votre humanité me touche énormément. Dans l'adversité, j'ai rencontré de bonnes et honnêtes gens; de cela, je me souviendrai toujours.

Une autre page de ma vie débute, je retourne bientôt en Abitibi-Témiscamingue...